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CHAPITRE
VI
DERNIÈRE
MISSION
1er juin.
"
1/6 ; Curtiss 151, 3 atterrissages. Durée 3 heures. -
D. A. T. "
Aujourd'hui, après cinq mois, quand je regarde ces deux
lignes uniques et sobres, je retrouve l'atmosphère simple
de nos combats.
Ce jour-là, mon fils aîné avait sept ans,
l'âge de raison, dit-on, comme si les hommes étaient
un jour raisonnables !
J'avais décollé, encadré de P
et
Le Calvez, pour intercepter au retour une expédition
de bombardiers signalés dans la région de Bourges,
avec l'ordre de me porter au sud de Chaumont en attendant des
précisions.
Quelques minutes après l'envol, la station radiotéléphonique
de campagne a une panne d'émission. Elle va sans doute
pouvoir réparer ; je continue cap au sud, en prenant
de l'altitude. La visibilité est excellente, et même
sans être guidé par radio, j'ai une chance d'apercevoir
l'importante expédition ennemie de très loin.
En admettant que les bombardiers repassent la frontière
au nord de Bâle où ils sont entrés en France
à l'aller, leur itinéraire passe vers Gray où
je me porte.
Là, j'attends un moment, et, ne voyant rien venir, je
vais faire demi-tour, quand, en cher- chant à prendre
contact avec le P.C. toujours en panne, j'entends la station
d'un autre Groupe de Chasse.
" Allo, 3 zéro 7. Quarante bombardiers remontent
la vallée du Rhône, au sud de Lyon. Altitude 4.500
mètres. "
Un coup d'oeil sur ma carte : ils vont passer sur le Jura ;
j'ai le temps de faire de l'essence à Dijon et de redécolIer
pour les intercepter, grâce aux indications de cette station
radiotéléphonique de campagne que j'entends merveilleusement
bien.
Quelques minutes plus tard, nous atterrissons sur le terrain
de la capitale de Bourgogne, entre les trous de bombes. Au milieu
de la désolation de cette base à demi détruite
et évacuée, il se trouve quand même un camion-citerne
d'essence pour compléter nos pleins. Pendant que nous
les faisons, la sirène se met à mugir ; je fais
décoller Le Calvez aussitôt son plein terminé,
puis P
avec ordre de m'attendre au-dessus de la piste
et de la couvrir pendant que je termine l'opération pour
moi-même et établis les papiers. Je rejoins bientôt
mes deux équipiers.
Aussitôt en l'air, j'entends à nouveau " 3
zéro 7 " qui donne l'ordre à une de ses patrouilles
de se porter sur Dijon, altitude quatre mille. Je monte à
quatre mille cinq et vois arriver cinq Dewoitine 520, les derniers-nés
des avions de chasse français, armés d'un canon
et de quatre mitrailleuses, Ensemble, nous pouvons faire du
bon travail.
Le P.C. inconnu transmet l'ordre de se porter à Pontarlier
et donne de précieux renseignements de position sur le
peloton de bombardiers que nous devons rencontrer bientôt.
Je suis depuis deux ou trois minutes à la verticale de
Pontarlier, quand je retrouve mes fidèles Dewoitine qui
se présentent cinq cents mètres plus bas. Soudain,
j'entends un dia- logue qui m'amuse :
" Allo ! Allo ! 3 zéro 7, j'aperçois trois
monoplaces au-dessus de moi I... " - " Allo, ici 3
zéro 7, que dites-vous ? " - " J'aperçois
trois monoplaces... " - " Qu'est-ce ? " - "
Ce sont sans doute des Anglais. " (Oh I innocence du combattant
! Des Anglais dans le Jura, alors que la perfide Albion a gardé
égoïstement presque tous ses chasseurs dans son
île, pendant que les pilotes de chasse français
étaient submergés par les avions du Reich.)
" Allez les reconnaître, mais ne vous battez pas.
"
Je m'efforce de faciliter la tâche du chef de patrouille
en réduisant les gaz et en lui montrant le plus possible
mes cocardes. Il signale quelques instants plus tard :
" Ce sont trois Curtiss. "
J'entends dans la station radio une conversation où les
speakers se demandent à quel Groupe de Chasse nous pouvons
appartenir. Évidemment, en principe, nous n'avons rien
à faire par ici, mais plutôt que de rentrer à
Saint-Dizier sans avoir été engagé, avec
ma patrouille, malgré tout dépensée, puisqu'il
faudra refaire nos pleins et nous donner un peu de repos avant
de nous relancer dans l'atmosphère, j'ai préféré
essayer de réussir cette interception à peu près
sûre, en raison des renseignements précis qui nous
sont transmis.
Nous défendons la France ici aussi bien que dans la région
de Saint-Dizier ; pourtant j'ai comme un pressentiment que cela
ne nous portera pas bonheur, mais ce ne sera pas une impression
qui nous empêchera d'attaquer à fond selon la méthode
de l'Escadrille.
Nous ne restons pas longtemps en surveillance ; une quantité
de bombardiers apparaissent dans le sud-sud-est et nous nous
y portons, vitesse toute naturellement.
Je laisse aux Dewoitine, qui travaillent dans leur fief, la
liberté de manuvre en demeurant légèrement
au-dessus d'eux. Ils se présentent par l'arrière
et attaquent le centre et l'aile droite. Aucun inconvénient
à ce que je me porte sur l'aile gauche, et je fonce en
un piqué qui me place à cent cinquante mètres
derrière le Heinkel 111 extrême gauche, pendant
que je vois les D. 520 dégager sur la droite après
leur première passe et revenir vers le peloton. Je tire
rafale sur rafale et, en quelque dix ou quinze secondes, le
Heinkel visé commence à perdre du terrain et à
fumer. Son compte est réglé ; il sera rapidement
achevé, malheureux isolé, mais je ne le saurai
que par mes équipiers. A ce moment, en effet, je perds
connaissance...
Quelques secondes, et je retrouve une ombre de conscience ;
la main que je passe sur mon visage est rougie par le sang.
Mes gestes lents et pesants exigent un immense effort. La main
gauche sur la manette des gaz que je ne pense pas même
à réduire, le manche à balai abandonné,
je fixe le tableau de bord comme pour chercher à comprendre.
Dans un voile rose, mon oeil accroche l'aiguille de l'indicateur
de vitesse : elle tourne, tourne, dépasse la verticale.
Un éclair de lucidité : six cents kilomètres
à l'heure, je suis en piqué. Plein moteur ? Je
n'en sais rien.
Toute ma volonté se tend vers un but : sauter. Mes dernières
forces m'abandonnent invinciblement. Ma main qui glisse sur
la manivelle dégouttante de sang, tourne lentement, péniblement,
pour ouvrir la cabine pendant que je fais jouer le dispositif
qui me libère des bretelles et ceinture. Je tombe vers
l'avant. Me poussant lourdement au-dehors, je sors le bras gauche
qui est retourné par la vitesse pendant que je me sens
brutalement collé au dossier. L'avion doit continuer
sa chute vertigineuse. Un suprême effort, et je m'arrache
à mon fidèle 151.
Mon corps heurte le plan fixe, tournoie dans le vide. Un dernier
éclat de raison : ne pas ouvrir le parachute trop vite,
car il se déchirerait sous l'effet de la vitesse ; ne
pas l'ouvrir trop tard, car je m'écraserais au sol, et
je m'évanouis complètement, laissant à
mes réflexes le soin de commander à mon seul bras
valide de tirer sur la poignée d'ouverture que je cherche
confusément sur ma poitrine...
Je suis revenu à moi dans une ambulance aux ressorts
déficients, pour dire au chauffeur de marcher moins vite
afin de diminuer les cahots, à quoi un infirmier consolant
m'a répondu, après m'avoir demandé si j'étais
bien Français : " T'en fais pas, mon vieux, t'es
sauvé. "
Opinion réconfortante peut-être par sa familiarité,
mais toute personnelle, si j'en crois les diagnostics émis
quelques heures plus tard par les médecins de l'hôpital
de Pontarlier, alors que je gisais, la face criblée d'éclats
dont le principal avait découpé à l'emporte-
pièce, entre les deux yeux, un trou grand comme une pièce
de dix sous, et s'était arrêté, miraculeusement
coincé à cinq centimètres de profondeur,
sans avoir touché le cerveau, des dents cassées
et la mâchoire douloureuse, le bras gauche presque totalement
paralysé, une fracture ouverte à la jambe gauche,
péroné et malléoles cassés, et le
corps entier perclus de courbatures et meurtri de coups.
Opéré de suite de la jambe et magnifiquement soigné,
j'eus le lendemain la visite du Commandant Nast avant d'être
évacué sur Lyon pour y être opéré
de la tête. Je n'étais pas au bout de mes émotions.
Transporté dans un peut avion sanItaIre, nous sommes
partis tard. L'avion n'avance pas et le voyage me semble interminable
à cause des vibrations douloureuses, quand j'entends
le pilote dire que la brume tombe avec le soir ; je connais
la région et j'indique au Lieutenant-Médecin Brochard
qui m'accompagne que le terrain d'Ambérieu est souvent
dégagé quand celui de Bron est bouché.
Il me tranquillise, ou du moins essaie de le faire. Pour l'heure,
je souffre de me sentir absolument inutile : je ne peux pas
m'asseoir, et mes pansements me rendent tout à fait aveugle.
Nous approchons de Lyon, quand le pilote déclare qu'il
est ennuyé, car l'obscurité est venue et il n'a
jamais volé de nuit.
Cet aveu me fatigue, car au point où j'en suis, épuisé
totalement, je sens que je ne résisterais plus à
un accident, même bénin ; néanmoins, j'essaie
de mettre toutes les chances de notre côté et je
fais dire au pilote, réserviste simplement habitué
au tourisme, de descendre en gardant un peu de gaz aux moteurs,
et à la vitesse minimum, de façon à ne
pas emboutir durement.
Il me répond " oui " comme on répond
à un malade qui n'a pas toute sa connaissance, fait un
tour de piste et se présente pour atterrir sur la piste
sans lumières.
Impression désagréable ; pourvu que l'appareil
ne rencontre pas d'obstacle ou n'atterrisse pas dans un entonnoir.
Soudain, le pilote réduit complètement les gaz,
contrairement à ce que je lui conseillais ; je n'ai pas
le temps de protester qu'un choc violent se produit, me secouant
horriblement, et l'avion rebondit si haut que le pilote est
obligé de remettre les gaz et refait un tour de piste
dans le noir.
Enfin, au second essai, la prise de contact avec le sol se produit
avec quelques " boum ", mais sans casse.
Trente minutes plus tard, je serai accueilli à l'hôpital
Grange-Blanche et passerai sur le billard immédiatement
entre les doigts habiles de deux sympathiques chirurgiens et
entouré du dévouement inlassable des surs
hospitalières.
C'est de mon lit, en écoutant les communiqués
chaque jour plus désolants, que je perdrai bientôt
l'espoIr d'être guéri assez vIte pour intervenir
à nouveau à la tête de mon Escadrille.
Mon fidèle Curtiss a, lui aussi, terminé la guerre
; il est arrivé au sol à mille kilomètres
à l'heure et s'est enfoui, désespéré.
Les Allemands ne l'auront pas.
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